Un lycéen a été poignardé, à Blaye, au sein de son établissement scolaire, le 19 mars. Il en est mort, il s'appelait Sylvain, apprend-on dans les différents journaux en ligne qui, manifestement, se recopient les uns les autres à la virgule près. Quand on est mort assassiné, on a droit à un prénom, en France. Peut-être même s'agit-il de son véritable prénom.
Ces mêmes journaux en ligne – qui portent si bien leur nom, eux – nous indiquent, avec le même impeccable ensemble, que Sylvain a été poignardé par un camarade. Un camarade. Ce que les mots veulent dire.
Quand on tranche plus ou moins la carotide à un camarade, on n'a pas droit à un prénom ; même pas à un faux. On est juste l'agresseur présumé. Ou encore le mis en cause. Pourquoi une telle pudeur ? On nous dira sans doute qu'il s'agit de protéger l'assassin présumé. D'abord, il ne doit pas l'être tellement, présumé, puisque son acte de camaraderie s'est produit au cours d'un atelier de plomberie, c'est-à-dire au vu et au su des autres élèves ; et que, par conséquent, la moitié au moins de la ville de Blaye doit savoir de qui il s'agit. D'autre part, en quoi le fait de donner son prénom le mettrait-il en danger ? En principe, à l'heure qu'il est, il doit être plutôt en détention qu'à traîner à la terrasse chauffée des bistrots de la ville, je suppose ; donc, hors de portée d'une éventuelle vengeance d'un ami ou parent de Sylvain qui, à son tour, se sentirait une poussée de camaraderie à son endroit. Pourtant, il n'a pas de prénom. Il est le mis en cause. Ce que les mots veulent dire, et ce qu'ils taisent.
On peut bien entendu imaginer encore deux ou trois autres raisons plus plausibles à cet anonymat unanime. Mais à quoi bon ? Les gens que la mort de Sylvain Tout-Court a atteints de plein fouet savent déjà à quoi et à qui s'en tenir, quant au mis en cause Sans-Prénom. Et ils vont avoir du temps pour méditer sur la notion de camaraderie.

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